The plague in Provence.

26/04/2020


Il y a 300 ans, la Provence était déjà totalement confinée... mais pour combattre la peste


PAR GUILLAUME JAME

Masque, gants et baguette : les protections des « corbeaux », soignant la peste, qui ont officié à Marseille et dans les villes de Provence entre 1720 et 1722. DR

L'épidémie aurait démarré à Marseille le 20 juin 1720 et aurait emporté 120.000 Provençaux, soit près d'un tiers de la population de l'époque. Certains villages ont su s'en préserver.

Selon les uns, elle serait arrivée de Syrie le 25 mai 1720, sur navire marchand, « Le Grand Saint-Antoine », pour lequel les autorités du port de Marseille n'auraient pas respecté la quarantaine. D'autres, s'appuyant sur les études récentes (2016) de l'Institut Max-Planck (1), en Allemagne, assurent qu'il s'agit d'une résurgence du bacille responsable de la « peste noire », qui, entre 1342 et 1353, avait déjà tué près de la moitié de la population de l'Europe.

Une chose est sûre : en cette fin de printemps 1720, la peste a pris ses quartiers dans Marseille.

En Europe, la peste, on a l'habitude, même si cela fait près de soixante ans qu'elle n'a plus été aperçue. Le 31 juillet 1720, le parlement d'Aix impose une interdiction de sortie aux Marseillais. Il est également interdit de les approcher. 89 postes de garde bloquent les principales routes de sortie de la cité. Sur les marchés, les affaires se traitent à portée de voix : on ne se touche pas.

Mais il est déjà trop tard... Les communes voisines (Allauch, Aubagne, Cassis) sont rapidement touchées. Puis c'est le tour d'Aix, Avignon, Arles, Toulon... Toute la Provence est contaminée. On tente toutefois d'éviter que cela aille plus loin : dès le 5 août 1720, les ports et points de passage sur la Durance sont bloqués. Pour circuler, il faut un billet de santé, attestant que l'on vient d'une ville « saine ». Le 14 septembre 1720, le roi met toute la Provence en quarantaine. Routes terrestres et maritimes sont surveillées.

De mars à août 1721, un mur est construit à la hâte pour mieux contrôler les déplacements. La population locale est mobilisée pour creuser un fossé large et profond de 2 mètres. En tout, ce sont ainsi près de 100 kilomètres qui sont bloqués, depuis Bonpas, sur la Durance, jusqu'à Sisteron en passant par la montagne de Gordes et l'abbaye de Sénanque.

EXODES, ÉMEUTES...

Michel Serres, témoin direct de l'épidémie, a peint trois toiles évoquant ce fléau. Celle-ci illustre la désolation frappant le quartier de la Tourette. Photo Musée Atget, Montpellier

On retrouve de nombreuses similitudes avec la pandémie que nous traversons actuellement. Si la plupart des gens tentent de rester barricadés, beaucoup fuient, notamment les plus riches, qui se réfugient dans leurs bastides, à l'écart des villes. Les plus infortunés, qui n'ont nulle part où aller, se retrouvent bloqués dans des camps de fortune, installés aux portes des cités de la région. Les morts s'y comptent par dizaines.

L'économie est à l'arrêt : champs et ateliers sont désertés, on fait venir des ouvriers de l'ouest, mais nombre d'entre eux succombent... Les produits essentiels ne sont plus acheminés. Le manque de denrées provoque des émeutes, les plus graves à Arles et Orange. Les autorités exécutent les fauteurs de trouble en place publique.

En 1720, la médecine est sommaire. Elle s'organise dans l'urgence. On voit des femmes guéries s'occuper des orphelins, des barbiers remplacent médecins et chirurgiens morts ou en fuite. Les curés restent pour administrer les sacrements, soutenus par les membres de confréries qui affluent de tout le pays, bien que sachant qu'ils y laisseront la vie.

UN RETOUR À LA NORMALE DIFFICILE

Dès le début du mois d'août 1722, il n'y a plus ni malades ni décès causés par la peste. En Provence, depuis le début de l'épidémie, en mai 1720, on compte 119.811 personnes décédées sur une population de 394.369 habitants. Marseille paye le plus lourd tribut : près de 40.000 de ses 90.000 habitants ont succombé.

Ce n'est qu'en février 1723 que les lignes de contrôle seront levées. Le commerce ne sera entièrement rétabli qu'en 1724, même si le port de Marseille souffrira longtemps d'une mauvaise réputation parmi les marins et armateurs.

Pourrières, Saint-Maximin, Tourves et Brignoles, bien que se trouvant sur la route principale reliant Aix à Saint-Raphaël, parviendront à échapper à l'épidémie, notamment parce que ces villes disposent de postes de garde lourdement pourvus. Les voyageurs en provenance de Marseille et Aix préfèrent éviter la plaine du Carami en la contournant par le sud, via Nans et la vallée de l'Issole, pour rejoindre la route principale à Flassans.